Ali Douagi est l’une des figures emblématiques de la littérature tunisienne du XXe siècle. Né en 1909 à Tunis, dans une famille d’origine turque appartenant à la petite bourgeoisie, il perd son père à l’âge de trois ans. Élevé par une mère aimante et permissive, il fait ses études primaires à l'école Kheireddine et à la médersa Irfaniya puis abandonne le milieu scolaire en 1921 pour travailler comme ouvrier dans un magasin de textile à Tunis.
Il rencontre Cheikh Zine Al Abidine Essanoussi qui l’introduit dans les milieux littéraires et artistiques de la capitale. C’est ainsi qu’il se met à fréquenter les cafés Mourabet, Taht Derbouz et Elbanka El’ariana et qu’il côtoie Abou El Kacem Chebbi, Hédi Labidi, Taher Haddad, etc., une jeunesse intellectuelle en rupture comme lui avec le rigorisme religieux et social de l’époque. Dans les années 30, il devient un habitué du café Taht Essour, où se réunissaient des chansonniers, journalistes, libres-penseurs, anticonformistes, désargentés, pessimistes et désespérés de leur état mais qui se vengeaient de l'adversité par l'ironie et l'humour noir [...], rien n'échappait à leur regard satirique, déjouant par le rire la déchéance sociale et l'injustice de l'histoire, dixit Tahar Békri.
Douagi est amateur de lecture de la littérature arabe et même occidentale, l’amenant à explorer très tôt, grâce aux traductions, les œuvres de Jack London, de Marc Twain, de Maupassant, de Blasco Ibanez, de Pirandello, ou même Gabriel D’Annunzio dont il aurait même adapté une nouvelle Le Trésor du pauvre.
Il est autodidacte certes, mais il maîtrise avec brio les techniques de la narration, de la mise en scène et de la caricature. Ses personnages et scénettes de vie, décrits ou crayonnés avec sensibilité, humour, ironie, franc-parler et sans hypocrisie, reflètent les heurts et malheurs de la société tunisienne à l’époque du protectorat, de la plèbe opprimée aux richards et aux collaborateurs de l’autorité française. Ils reflètent également son mal-être dans un environnement gouverné par le conservatisme religieux et les traditions. Ce fanan Al Ghalba (artiste du malheur ou de l’infortune) comme il aime à se décrire, noie cet inconfort dans une vie de bohème, sans tabous, sans interdits, abreuvée de vin et dopée aux stupéfiants.
Des œuvres, il en a légué beaucoup à la postérité, malgré sa courte vie – il est mort à 40 ans de tuberculose. De son vivant, ses satires, ses caricatures et ses nouvelles sont publiées dans de nombreux journaux et revues de la place. En 1935, la revue el-Alam el-Adabi (le Monde littéraire) d’Essanoussi lui publie un récit de 90 pages intitulé Périple à travers les bars de la mer Méditerranée. Au-delà d’une simple chronique de voyage, ce texte rédigé deux ans après son retour de croisière, est une collection de souvenirs, d’impressions, de rencontres, un rendu de son besoin de comparer sa culture à celles des autres.
A sa mort, il laisse une production riche et diverse : 160 histoires radiophoniques, 15 pièces de théâtre, des écrits pour le théâtre lyrique (ex. l’opérette Beyna noumine mise en musique par Hédi Jouini), un recueil de nouvelles Sahirtou minhou el layali (Il m'a fait veiller tant de nuits), 500 chansons dont certaines ont été composées par Khemaïs Ternane et interprétées par Saliha… Parmi ses nouvelles, on peut citer Le trésor du pauvre, Le berger des étoiles et La mère d'Eve.
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